Quand je suis arrivé ils essayaient à nouveau d’enterrer le lion dans la cour, derrière.
Comme d’habitude la tombe avait été creusée à la hâte, avec la plus totale incompétence, et n’était pas tout à fait assez grande pour recevoir le lion.
Ils s’efforçaient donc de fourrer le lion dans ce petit trou fait n’importe comment.
Comme d’habitude le lion prenait les choses avec stoïcisme. Comme il a été enterré dans cette cour au moins cinquante fois durant les deux dernières années, il a fini par en prendre son parti.
Je me rappelle la première fois qu’ils l’ont enterré. Il ne savait pas ce qui se passait. Il était jeune encore, et il était effrayé et empoté, mais à présent, il sait ce qui se passe parce qu’il est plus vieux, et qu’il a été enterré si souvent.
Il avait l’air de plutôt s’ennuyer tandis qu’on lui croisait les pattes de devant sur la poitrine, et qu’on commençait à lui jeter de la terre sur le visage.
Il n’y a vraiment rien à faire. Le lion ne rentrera jamais dans le trou. Ils n’ont jamais réussi à le faire entrer dans un trou, dans la cour, et ils n’y arriveront jamais. Ils ne sont même pas capables de creuser un trou assez grand pour y enterrer ce lion.
Alors je leur ai dit « Salut, le trou est trop petit. » Et ils m’ont dit « Salut, mais non, il n’est pas trop petit. »
C’était ainsi que nous avons pris l’habitude de nous saluer depuis deux ans maintenant.
Je suis resté là à les regarder pendant environ une heure: après s’être échinés à enterrer le lion sans pouvoir faire entrer plus d’un quart de son corps, ils ont fini par y renoncer, dégoûtés, et sont restés les bras ballants à se rejeter les uns sur les autres la responsabilité de ne pas avoir fait le trou assez grand.
«Pourquoi ne pas y mettre un jardin l’année prochaine? Ça a l’air d’être de la bonne terre à carottes.»
Ils n’ont pas trouvé ça drôle.

Richard Brautigan, “Besoin de Jardin”, La vengeance de la Pelouse, 1962-1970